La France sur la sellette : le Bénin est-il prêt à sacrifier son alliance avec la France pour rouvrir sa frontière avec le Niger ?

Alors que la médiation ouest-africaine piétine, Cotonou et Niamey jouent une partie serrée. La condition posée par le Niger – retrait des troupes françaises du territoire béninois – n’est plus un simple préalable technique. Elle devient le symbole d’une recomposition diplomatique engagée par le président Romuald Wadagni, qui semble déterminé à rompre avec la tutelle française héritée de l’ère Talon.
Le 21 juin dernier, une délégation nigérienne de haut niveau a remis aux autorités béninoises un ultimatum en deux points, en vue de la réouverture de la frontière entre le Niger et le Bénin, fermée depuis juillet 2023. Si Niamey a immédiatement qualifié ces conditions de « non négociables », c’est la première d’entre elles qui a fait l’effet d’une bombe à retardement : une exigence de transparence totale sur les forces militaires étrangères stationnées près de la frontière, ce qui, en clair, signifie le départ des soldats français basés au Bénin.
Pour les autorités nigériennes, cette mesure est un préalable indispensable à toute reprise des échanges économiques et sécuritaires entre les deux pays. Mais au-delà de l’aspect opérationnel, c’est un véritable camouflet adressé à la France, dont la présence militaire dans le golfe de Guinée est de plus en plus contestée.
Cette pression intervient dans un contexte politique intérieur profondément modifié. Depuis son accession à la présidence, Romuald Wadagni a multiplié les déplacements dans la sous-région, affichant une ligne clairement différente de celle de son prédécesseur, Patrice Talon.
Là où Talon cultivait des liens privilégiés avec Paris – au point de faire de la France le principal partenaire stratégique du pays – Wadagni semble avoir choisi le chemin inverse. Son premier geste fort a été une tournée politique dans tous les pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), où il a évoqué, au-delà des seules questions sécuritaires, des projets de coopération économique régionale. Mais il ne s’est pas arrêté là : le Togo, le Nigeria et la Côte d’Ivoire, tous partenaires historiques de Cotonou, ont également figuré sur sa liste de visites.
Plus récemment, c’est en Mauritanie qu’il s’est rendu pour y consolider une coopération bilatérale ouverte sur l’espace sahélo-saharien. Une manière de signifier que le Bénin entend désormais jouer dans la cour des États africains, et non plus seulement dans celle des anciennes puissances coloniales.
Fait notable, Romuald Wadagni n’a pas pour autant fermé la porte à l’Europe. Le 24 juin, il s’est rendu à Bruxelles pour rencontrer le président du Conseil européen, António Costa, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. L’ordre du jour portait sur les trois priorités du nouveau partenariat Bénin – Union européenne, dans lequel la dernière entend investir dans les infrastructures, la transition énergétique et la gouvernance béninoises.
Mais ce voyage bruxellois n’a pas été suivi d’une escale parisienne. Et ce silence en dit long. Alors que les présidents français et béninois échangeaient régulièrement sous le quinquennat de Talon, aucune rencontre n’a encore été programmée entre Emmanuel Macron et Romuald Wadagni. Ce vide diplomatique n’est pas anodin. Il est interprété par les observateurs comme un choix délibéré : Cotonou ne souhaite plus subordonner sa politique régionale aux injonctions de l’Élysée.
L’absence de dialogue entre les deux chefs d’État traduit un constat partagé par plusieurs capitales ouest-africaines : la présence militaire française dans la région n’a pas apporté les résultats escomptés. Malgré les opérations successives, les groupes djihadistes continuent de progresser dans le Sahel, et la contestation anti-française gagne du terrain, du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger.
Dans ce contexte, maintenir des troupes françaises sur le sol béninois apparaît à beaucoup comme une entrave à la réconciliation régionale, et surtout comme un obstacle à la réouverture de la frontière avec le Niger. Or, cette frontière est vitale pour l’économie béninoise, notamment pour le transit des marchandises et l’accès au marché nigérien.
La position de Wadagni est donc pragmatique : avant de négocier sur le fond avec Paris, il veut d’abord rétablir la confiance avec ses voisins africains. Et cela passe par une clarification sur le volet militaire.
Le 1er août prochain, le Bénin célébrera le 66e anniversaire de son indépendance. La coïncidence du calendrier n’échappe à personne. Certains y voient déjà une date symbolique pour une prise de parole forte, voire un message clair adressé à la France.
L’hypothèse d’une déclaration officielle sur le retrait des forces françaises, couplée à l’annonce de la réouverture de la frontière avec le Niger, gagne du terrain dans les cercles diplomatiques. Une telle décision ferait du Bénin le cinquième pays d’Afrique de l’Ouest, après le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad, à réviser ses accords de défense avec Paris.
Mais au-delà du symbole, la séquence actuelle marque un tournant. Le Bénin, longtemps considéré comme un allié fiable de la France, est en train de bifurquer. Sous l’impulsion de Romuald Wadagni, il pourrait devenir le prochain pays à affirmer haut et fort que « les Africains doivent régler les problèmes des Africains », sans ingérence étrangère.
La réouverture de la frontière avec le Niger n’est qu’un prélude. Derrière elle, c’est la volonté de construire un espace ouest-africain plus intégré, plus autonome et plus solidaire qui se fait jour. Reste à savoir si Paris saura entendre ce signal.



